Depuis la guerre en Ukraine, la France redécouvre que son propre territoire ne saurait être considéré comme un sanctuaire. À rebours d’un tropisme longtemps exclusivement expéditionnaire, la question de la défense du territoire national retrouve une centralité stratégique : la guerre de haute intensité n’est plus un spectre du passé, mais une réalité plausible. Le chef d’état-major des Armées, le général Fabien Mandon, l’affirme devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale : l’armée française doit se préparer « à un choc dans trois, quatre ans » face à la Russie.
Dans ce contexte, le retour doctrinal de la Défense opérationnelle du territoire (DOT) invite à une réévaluation de ses fondements, de ses acteurs et de ses conditions de mise en œuvre. Parmi les forces concernées, la Gendarmerie nationale occupe une place singulière. À la fois institution militaire et force de sécurité intérieure, elle incarne un modèle hybride particulièrement pertinent pour répondre aux menaces polymorphes et à la continuité de l’État en temps de crise.
Ce retour en grâce de la DOT, tel qu’il se dessine à travers les orientations politiques et les récentes déclarations du général d’armée Hubert Bonneau, directeur général de la Gendarmerie, s’inscrit dans une temporalité longue, où les fonctions militaires de la Gendarmerie se redéploient dans un cadre stratégique renouvelé.
La DOT : un héritage de la guerre froide en mutation
La DOT apparaît dans les années 1950, à l’apogée des tensions Est-Ouest. Il s’agit alors de protéger le territoire métropolitain contre une invasion militaire ou des actions subversives, dans l’hypothèse d’un conflit généralisé. Le territoire cesse d’être perçu comme un espace passif : il devient un théâtre d’opérations à part entière, exposé à des ruptures brutales de commandement, à des destructions massives, et à des infiltrations ennemies.
L’objectif dépasse la simple réaction militaire : il s’agit de garantir la survie de l’État, la protection des populations, et la sauvegarde des infrastructures vitales, même en cas d’effondrement du système de commandement central. Cette logique de défense en profondeur, adaptée aux réalités nucléaires et subversives de l’époque, mobilise alors des forces variées : armée de Terre, réserves, Gendarmerie.
La chute du Mur de Berlin marque l’effacement progressif de cette doctrine. Elle disparaît du discours stratégique au profit d’une logique de projection extérieure, concentrées sur les opérations de stabilisation.
Mais les années 2020 amorcent une reconfiguration silencieuse. Les menaces ne sont plus seulement militaires, mais aussi cyber, informationnelles, criminelles ou environnementales. Le territoire national redevient une cible — non pas pour une armée conventionnelle, mais pour une pluralité d’agents de déstabilisation. Dès 2022, le rapport Thiériot-Mirallès souligne la nécessité de « remettre au goût du jour la DOT ».
La Gendarmerie : un acteur à la charnière des mondes civil et militaire
Force de police à statut militaire, la Gendarmerie nationale se distingue par sa capacité à agir dans la profondeur du territoire, en lien étroit avec les populations et les élus. Cette double appartenance — au monde militaire et au monde de la sécurité publique — en fait un acteur stratégique pour toute politique de résilience nationale.
Historiquement, la Gendarmerie a participé activement à la défense du territoire : lors de la guerre de 1870 (combat de Pontlieue), de la Première Guerre mondiale (mobilisation territoriale), ou encore en 1940 à Stonne, où ses unités se sont illustrées. Ces engagements dessinent une filiation directe entre sécurité intérieure et défense nationale : « Le personnage du gendarme est de tous les combats », comme le rappelle François Dieu.
Ce rôle est réaffirmé par le général Hubert Bonneau, pour qui « la gendarmerie est une force armée dont la finalité est la couverture des territoires ». Présente dans plus de 30 000 communes, soit sur plus de 96 % du territoire, elle constitue un réseau unique de surveillance, d’alerte et de remontée d’informations. Son rôle auprès des élus locaux, avec lesquels elle partage le même ancrage territorial, est déterminant, comme le montre l’opération « #PrésentsPourLesElus » lancé en novembre 2021.
Cette capillarité est d’autant plus stratégique que les chaînes de commandement civiles peuvent être désorganisées en cas de crise majeure. Dès lors, la Gendarmerie devient l’institution de dernier recours, garante de la continuité de l’État.
Ce rôle implique un retour assumé à l’ADN militaire. Depuis 2016, des exercices conjoints entre l’armée de Terre et la Gendarmerie – comme l’exercice « Minerve » – renforcent l’interopérabilité, dans un souci constant d’« équilibre à trouver » pour aboutir à une coordination efficace en temps de crise. À cela s’ajoute une montée en puissance capacitaire. La réforme du GIGN, le blindé Centaure ou le développement du DIAG (Dispositif d’intervention augmenté de la Gendarmerie) traduisent cette volonté d’adaptation à un contexte de violence accrue.
La stratégie du général Hubert Bonneau assume cette orientation : la Gendarmerie est appelée à jouer un rôle pivot dans une DOT rénovée. L’un des axes majeurs est de « consolider les fondamentaux militaires, dès la formation initiale », et de renforcer la coopération avec les armées. Mais ce retour aux fondamentaux militaires ne signifie pas une militarisation des missions. Il s’agit plutôt de préparer les gendarmes à agir dans des contextes dégradés, face à des groupes armés, des sabotages ou des actions de déstabilisation interne. En d’autres termes, « rappeler au militaire de la gendarmerie, quelle que soit son affectation, qu’il peut être désigné en tout temps, c’est-à-dire à n’importe quel moment, pour servir en tous lieux, y compris dans un conflit armé, jusqu’au sacrifice de sa vie », comme le rappelle le général d’armée (2S) Jean-Régis Véchambre.
Une réserve engagée dans la résilience territoriale
Dans cette reconfiguration, les réservistes de la Gendarmerie jouent un rôle fondamental, que l’histoire militaire française a toujours valorisé en période de crise. Héritière des gardes nationales du XIXe siècle, la réserve actuelle s’inscrit dans un cadre juridique consolidé, au service de la résilience de la Nation. Selon l’article L. 4211-1 du Code de la défense, la réserve militaire vise à « renforcer les capacités des forces armées pour la protection du territoire national et contribuer au lien entre la Nation et son armée ».
Cette réserve, organisée depuis 2016 dans le cadre de la Garde nationale, se décline en deux composantes : la réserve citoyenne, à vocation pédagogique et symbolique, et la réserve opérationnelle, mobilisable pour des missions concrètes de sécurité, de défense civile ou d’ordre public. Ce dispositif confère à la Gendarmerie une capacité d’extension rapide et structurée en cas de montée en puissance. Elle renforce également le lien civilo-militaire, dans l’esprit de la « défense globale », mobilisant les citoyens au service de la protection de la Nation.
Une remobilisation à la lumière des menaces hybrides
Le retour de la DOT ne s’opère pas à l’identique. Il se construit dans un contexte où les menaces sont diffuses, déterritorialisées et hybrides. La conflictualité contemporaine mêle désormais criminalité organisée, désinformation, sabotage, cyberattaques, pression migratoire ou menaces environnementales. Ces formes d’hostilité, souvent à bas bruit, exigent des forces capables d’agir aussi bien dans le champ répressif que préventif, dans le réel comme dans le numérique.
Dans ce cadre, la Gendarmerie nationale se transforme en acteur de la résilience systémique. Le général Bonneau, dans son audition du 15 octobre 2025, explicite cette mutation : la Gendarmerie doit être en mesure de « tenir le territoire », de « surveiller les flux », et de « dissuader les passages à l’acte », tout en assurant une présence visible et réactive.
Cette logique se traduit par plusieurs réorganisations majeures :
-
La transformation des EDSR (Escadrons de sécurité routière) en unités polyvalentes de contrôle territorial ;
-
La création d’une Unité nationale de police judiciaire intégrant cyber, finance criminelle et criminalité organisée ;
-
La montée en charge de la cybersurveillance et de l’intelligence criminelle.
Des ambitions fortes, des limites budgétaires
La mise en œuvre de la DOT rénovée exige cependant des moyens. Certes, le président de la République a annoncé le 13 juillet dernier un doublement du budget de la défense d’ici 2027. Cet effort significatif et indispensable au regard des enjeux résistera-t-il pour autant à un contexte politico-économique fortement dégradé ? L’habituelle adaptation « à moyens constants », voire sous contrainte, notamment dans le renouvellement du matériel comme le FAMAS, ne résistera pas à une crise de haute intensité.
Mais La DOT suppose aussi une adhésion de la population. Pour cela, le gouvernement finalise un « manuel de survie » dans le cadre de la stratégie nationale de résilience afin de préparer la population à toute éventualité. De son côté, l’ancien chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, invite à « se reposer la question de créer un service nationale militaire ». Cela suffira-t-il à mobiliser une société française fracturée et éloignée de la guerre depuis 80 ans ? Autant de questions auxquels les gendarmes seront confrontés quotidiennement sur le terrain.
À l’aune des évolutions contemporaines, la Gendarmerie retrouve un rôle que son histoire n’a jamais tout à fait effacé : celui de garante de la sécurité nationale en profondeur, à la charnière des champs civils et militaires.
La réactivation de la DOT, loin d’être une régression doctrinale, s’inscrit dans une relecture stratégique des fonctions régaliennes à l’heure des menaces complexes. Elle repose sur la continuité territoriale, l’ancrage local, la résilience des structures, et la capacité à tenir même en situation de crise grave.
Mais cette ambition reste fragile, confrontée à plusieurs défis :
-
Un effet ciseau entre missions croissantes et moyens stagnants ;
-
Une usure organisationnelle, notamment dans la gendarmerie mobile ;
-
Une fidélisation difficile des personnels, malgré une forte attractivité initiale ;
-
Un retard capacitaire, notamment dans les équipements critiques (hélicoptères, blindés, systèmes de communication).
La DOT rénovée ne saurait reposer uniquement sur l’invocation des fondamentaux militaires ou sur l’héroïsme des personnels. Elle exige une planification globale, articulant ressources humaines, logistique, numérique, renseignement et coordination entre l’ensemble des acteurs.
En ce sens, la Gendarmerie apparaît non seulement comme un héritage d’un passé militaire français, mais surtout comme un pilier de l’avenir de la défense intérieure.
/image%2F8168914%2F20240421%2Fob_95d4bd_regard-d-historien-logo.png)