Ce 23 juin 2026, la Nation accueille au Panthéon Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal-Bloch.
L'hommage est d'abord rendu au résistant, fusillé par la Gestapo en juin 1944 après avoir œuvré dans les rangs de la Résistance. Il est rendu également à l'homme de courage qui, dans les heures les plus sombres de notre histoire, a choisi l'engagement plutôt que le renoncement.
Mais aujourd'hui, c'est surtout et naturellement à l'historien que je souhaite penser et rendre hommage : à celui qui demeure, plus de quatre-vingts ans après sa disparition, l'une des figures tutélaires de la discipline.
Le modeste historien de la gendarmerie sous l'Occupation aurait certes pu se tourner vers L'Étrange Défaite, ce témoignage exceptionnel rédigé à chaud après l'effondrement de 1940. Pourtant, en ce jour particulier de panthéonisation, c'est un autre ouvrage qu'il convient, me semble-t-il, de mettre à l'honneur : Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien. Œuvre inachevée, publiée à titre posthume par Lucien Febvre, autre pilier de l'école des Annales, elle demeure sans doute l'une des plus belles réflexions jamais consacrées au métier d'historien.
Dès la première ligne, Marc Bloch place son lecteur face à une question aussi simple que redoutable. Son fils lui demande : " Papa, explique-moi donc à quoi sert l'histoire. "
Toute l'Apologie est une tentative de réponse. Une réponse qui n'a pas pris une ride !
À l'heure où les réseaux sociaux engendrent souvent les réactions immédiates, les simplifications grossières et les commentaires permanents d'experts en tout, Marc Bloch nous rappelle que l'histoire est d'abord une école de patience, de doute et de rigueur. Il refuse les certitudes faciles. Il se méfie des explications uniques. Il invite l'historien à questionner les sources, à croiser les témoignages, à humblement accepter parfois de ne pas savoir.
Plus encore, il nous livre peut-être la plus célèbre définition de notre discipline, puisée à la source des grands anciens : " L’objet de l’histoire est par nature l’homme. Disons mieux : les hommes. " Tout est là. L'histoire n'est pas seulement l'étude du passé, des têtes couronnées et des grandes batailles. Elle est la recherche des femmes et des hommes qui nous ont précédés, de leurs choix, de leurs contraintes, de leurs espoirs et de leurs contradictions. Elle est une tentative permanente de compréhension de l'activité humaine, d'où cette comparaison " à l'ogre de la légende ".
Comprendre n'est pas excuser, n'est pas juger : comprendre et faire comprendre sont l'ambition première de l'historien. Ce leitmotiv m'accompagne, voire m'obsède, eu égard à mes propres recherches. Face à une période traversée de tensions, de drames, d'ambiguïtés et parfois de tragédies comme l'Occupation, la tentation est grande de distribuer les bons et les mauvais points. Mais Marc Bloch nous enseigne au contraire la prudence intellectuelle et l'exigence de nuance.
L'historien n'est ni procureur, ni avocat. Il cherche à restituer la complexité du réel : " Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères " comme le souligne le proverbe arabe cité par Marc Bloch. C'est aussi ce qui explique la modernité intacte de son œuvre. Marc Bloch refusait d'enfermer l'histoire dans un seul champ d'étude. Il plaidait pour le dialogue avec les autres sciences sociales, pour l'ouverture à de nouveaux objets de recherche et pour l'utilisation de toutes les traces laissées par les sociétés humaines.
Surtout, il considérait que l'histoire devait être écrite pour tous. J'ai toujours été sensible à cette autre formule, qui résonne particulièrement chez ceux qui, comme moi, s'efforcent de transmettre leurs travaux au-delà du cercle académique : " Je n'imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers. " Cette ambition demeure une ligne de conduite, un idéal : faire œuvre de recherche sans renoncer à être compris, rester exigeant sans devenir inaccessible, transmettre sans simplifier à outrance.
En entrant aujourd'hui au Panthéon, Marc Bloch rejoint les grandes figures auxquelles la République rend hommage. Mais son héritage, comme celui de celles et de ceux qui l'ont précédé, dépasse largement les murs de ce monument. Il vit dans chaque historien qui interroge les archives en toute honnêteté, qui conserve un esprit critique face aux sources, qui préfère la nuance à l'anathème, et qui continue de croire que comprendre le passé demeure l'une des meilleures façons d'éclairer le présent.
Plus qu'un grand historien, Marc Bloch fut un maître de méthode et de liberté intellectuelle. À l'heure où la Nation honore sa mémoire, son œuvre nous rappelle que l'histoire n'est jamais un simple regard tourné vers hier : elle est une manière d'habiter le temps.
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